SYRO-ARMÉNIENS : PAS DE RETOUR PRÉVU



 

Jerewan, Armenien  « Si les choses s'améliorent pour nous en ce qui concerne le travail, nous n'envisageront même pas de retourner en Syrie. Ce pays est devenu dangereux et le quotidien agréable d'autrefois n'existe plus. Ce qui était bien en Syrie c'était la paix qui y régnait et je ne crois pas que nous pourrons nous y sentir en sécurité à nouveau » . Tels sont les mots de Maria Basmadjian, arrivée en Arménie en janvier 2013. Pour elle, il existe désormais en Syrie des extrémistes « sans dieu et sans peur » , qui n'ont rien en commun avec ses anciens voisins musulmans.

Une femme Syro-Arménienne

Les Syro-Arméniens ne sont pas considérés comme des réfugiés lorsqu'ils viennent s'installer en Arménie pour fuir la guerre civile en Syrie. La majorité de leurs ancêtres ont quitté cette région il y a 100 ans, forcés de fuir ce qui est désormais la Turquie pour échapper au génocide. Avant 2011, la Syrie comptait environ 80 000 citoyens arméniens. Près de 60 000 d'entre eux vivaient dans la ville d'Alep. D'après le ministère arménien de la diaspora, il y aurait désormais plus de 12 000 Syro-Arméniens résidant en Arménie.

Pas d'internet ou de téléphone à Alep

Maria, 37 ans, est venue en Arménie avec son mari et ses deux enfants. Elle raconte qu'ils ne pensaient pas du tout aller Arménie et qu'ils venaient de passer un mois chez sa sœur à Dubaï : « On se disait: partons un mois pour oublier un peu nos problèmes » . Mais quelques jours avant de rentrer à Alep, la famille découvre que l'aéroport est fermé. Ils n'ont pas eu de nouvelles de leurs proches depuis deux mois. Il n'y a ni internet ni téléphone à Alep. « Nous savons seulement qu'ils vont bien » .

Le mode de vie des Arméniens qui vivaient et travaillaient en Syrie est très différent de celui de leur pays d'origine. Lena Haladjian raconte : « Chez nous, seul le père de famille travaillait. Des familles de six ou sept personnes avaient une vie correcte et elles pouvaient même se permettre de mettre de l'argent de côté » . Elle a créé une ONG après son arrivée en Arménie en 2012 : le Centre de Coordination des Questions Syro-Arméniennes (CCSAI).

D'après Lena, beaucoup de Syro-Arméniens qui se sont installés en Arménie ont vécu longtemps sur leurs économies, sans chercher de travail. Ils vivaient dans l'espoir de retourner en Syrie. Ils ne connaissaient pas l'Arménie et les salaires y sont inférieurs. « Ils ont finalement compris que l'Arménie est ainsi, les salaires ne sont pas les mêmes et s'ils ne travaillent pas, ils n'auront pas de salaire du tout. Grâce à Dieu, beaucoup travaillent aujourd'hui » . Elle remarque que la plupart des personnes originaires de Syrie y travaillent dans le secteur de la bijouterie, de l'alimentaire et du commerce, ou encore en tant que chauffeurs de taxis ou garagistes.

Bedros Kirazian dans son commerce d'épices orientales © Narek Aleksanyan

Il y a sept mois, lorsque Bedros Kirazian louait son stand dans le passage souterrain menant à la station de métro Hraparak, il y avait seulement cinq stands au total. Depuis, d'autres Syro-Arméniens ont installé leur commerce dans le souterrain surnommé aujourd'hui « le marché d'Alep » . Le souterrain n'est pas un lieu très passant. Bedros qui vend des épices provenant de Syrie, du Liban et de Dubaï ainsi que du savon syrien, explique que leur plus gros chantier est la publicité : faire connaître le marché. « Même les locaux ont du mal à vivre ici. Le gouvernement ne peut même pas les aider. Comment pourrait-il donc nous soutenir ? Mais c'est notre patrie ici. Nous devons la développer. Si nous travaillons ensemble, les locaux et les Syriens, alors je suis persuadé que nous pouvons tout faire » , nous confie Bredos.

« L'argent, toujours l'argent, encore l'argent »

Nerses Aroian travaille aussi dans le quartier. Il pense que le gouvernement devrait renoncer à lever leurs impôts pour une année, ou qu'il les réduise de moitié afin que les arrivants puissent « prendre pied » . Il s'est installé en Arménie il y a neuf mois avec sa femme et leur enfant âgé de douze mois. Depuis deux mois, il loue un stand où il vend des lampes et des pièces de rechange pour aspirateurs. Pour quelques mètres carré il paye un loyer mensuel de 40 000 AMD, soit environ 80$. A cela viennent s'ajouter 50 000 AMD (100$) d'impôts et de charges. La famille paye 100 000 AMD (200$) de loyer par mois pour vivre dans leur appartement.

Alin Derderian et Nerses Aroian © Hrant Galstyan

Comme beaucoup d'autres, la famille de Nerse a reçu une allocation d'aide au logement de 60 000 AMD (125$) pendant plusieurs mois. Cependant il est persuadé que tout l'argent venant de l'étranger pour aider les Syro-Arméniens ne leur parvient pas : « Cet argent venant de l'extérieur. Nous n'en recevons pas la totalité. Où est cet argent ? Nous ne voyons même pas un quart du quart de ce qui est envoyé » .

Vahram Der-Ohanian qui s'est lancé dans le fast-food au marché d'Alep se souvient qu'ayant voulu mettre deux tables dehors devant son commerce, il apprit que cela lui coûterait 30 000 drams (60$) en plus des 60 000 drams (125$) de loyer.

Vahram Der-Ohanian s'est lancé dans la restauration rapide sur le marché d'Alep. © Narek Aleksanyan

« Ces choses-là existent aussi en Syrie, mais il ne faut pas payer 30 000 tous les mois, plutôt une fois par an. Maintenant, ils font même grimper le prix de l'électricité. Comment allons-nous payer tout ça ? Le loyer de l'appartement et celui du commerce ? Que ça arrive une fois par an, ou même tous les six mois, d'accord, mais pas chaque mois. De l'argent, toujours de l'argent, encore de l'argent » , explique Vahram. Sa femme de 39 ans n'a pas réussi à trouver un emploi. La plupart des employeurs locaux n'engagent pas de femmes de plus de trente ans, qu'elles viennent de Syrie ou d'Arménie.

« Je ne reconnais pas ma patrie »

Kevork Safar fabriquait des chaussures en Syrie. Il a repris cette activité à son arrivée en Arménie. Il se souvient que lorsqu'il a créé son entreprise en Syrie, le gouvernement l'a exempté d'impôts pendant quatre ans. Il explique qu'en Arménie les Syro-Arméniens ont accès à des prêts avec des conditions avantageuses mais seulement s'ils ont un garant local et après avoir fourni une tonne de documents dont personne ne comprend l'utilité ni la nécessité.

Kevork se désole : « L'Arménie est ma patrie mais je vois qu'elle ne me considère pas, elle ne me donne pas d'argent, elle ne s'intéresse qu'à elle, je ne reconnais pas ma patrie. Une mère ne donne pas seulement la vie, elle élève aussi l'enfant. L'Arménie est ma terre mais elle ne me permet pas de me nourrir, je dois donc aller quelque part où ma famille pourra manger » . Son fils, Antranig, designer de chaussures, pense qu'il serait nécessaire d'améliorer le système fiscal pour permettre le bon développement du pays.

Kevork et Antranig Safar dans la boutique où ils vendent leurs chaussures © Narek Aleksanyan

Les différences linguistiques ne facilitent pas non plus la communication entre les locaux et les Syro-Arméniens. L'Arménie orientale, historiquement influencée par la Russie, comporte de nombreux mots russes. L'apprentissage du russe à l'école y est obligatoire alors que la majorité des Syro-Arméniens ne parle pas cette langue.

Elizabeth Giragosian, 23 ans, gestionnaire d'hôtel, explique que les employeurs demandent une bonne connaissance du russe pour qu'elle puisse travailler dans cette branche : « Ce n'est pas difficile à apprendre mais je n'en vois pas l'intérêt en Arménie. Tous les Russes qui viennent ici parlent déjà l'anglais de toute façon » . Elle travaille dans un café comme beaucoup d'autres jeunes Syro-Arméniens : « Les cafés payent les meilleurs salaires. Nous pourrions travailler autre part mais les salaires sont très bas et ne suffiraient pas pour payer nos loyers et besoins quotidiens » , explique Elizabeth.

Kevork Soukiasian, 20 ans, dans le salon de coiffure qu'il vient d'ouvrir © Hrant Galstyan

Cinq Syro-Arméniens et deux Arméniens locaux travaillent aux côtés d'Elizabeth. Pour le manager, Tavevik Movsisyan, il est important que ses employés parlent l'anglais et qu'ils soient « responsables et appliqués » . Il ajoute qu'il ne voit aucune différence entre ses employés et les autres en matière de conscience de travail.

Pas de cotisations sociales à payer lorsque l'on embauche des Syro-Arméniens

Après avoir ouvert un pub dans un centre touristique en Arménie, Nouneh Sargsyan partage cet avis. Elle poste des offres d'emploi destinées aux Syro-Arméniens sur un groupe Facebook afin de leur venir en aide. Nouneh pense que l'aide aux Syro-Arméniens peut permettre de résoudre certains problèmes sociaux puisque les agences pour l'emploi des provinces du pays prennent en charge jusqu'à 50 000 drams (100$) du loyer des personnes travaillant dans ces régions. Les Syro-Arméniens peuvent ainsi avoir un emploi sans se soucier de payer un loyer. Le gérant d'un café d'Erevan, qui souhaite rester anonyme, rapporte que beaucoup d'employeurs embauchent des Syro-Arméniens dans le seul but d'être exonérés du paiement de cotisations sociales.

La résidence de l'église catholique arménienne qui abrite désormais 36 Syro-Arméniens © Narek Aleksanyan

L'un des problèmes majeurs auquels font face les Syro-Arméniens est leur méconnaissance des lois locales. Lorsque Vahram Der-Ohanian s'est enregistré comme propriétaire d'entreprise le 28 janvier, il a dû payer des frais d'un montant de 5000 drams (10$). Quelques jours plus tard, il a reçu une lettre lui demandant de payer la même somme une seconde fois. Ainsi, il a appris que si le paiement n'avait pas été effectué dans les derniers jours du mois mais quelques jours plus tard, il n'aurait rien eu à payer pour janvier. « Ce n'est pas un problème, c'est un petit montant. Ce qui est fait est fait, mais ils auraient dû nous informer étant donné que nous sommes des étrangers » raconte Vahram.

Maria Basmadjian ne sait toujours pas si George, son fils de 14 ans, devra faire l'armée après avoir reçu la nationalité arménienne. On ne lui avait rien dit à ce sujet quand elle avait fait la demande et elle partait du principe que son fils unique n'aurait pas à faire l'armée, comme c'est le cas en Syrie. Lorsque Maria a essayé de se renseigner à ce sujet, on lui a dit qu'elle n'avait pas compris les explications.

JJacques Kevorkian imprimait des motifs sur des tee-shirts à Alep. Au Liban, il s'est reconverti dans la restauration rapide. © Narek Aleksanyan

Un autre large contingent de Syro-Arméniens fuyant la guerre civile s'est installé au Liban. Jacques Kevorkikan qui s'est aussi lancé dans la restauration rapide il y a un mois, ne considère pas non plus le Liban comme un havre de paix : « Ce pays est comme suspendu au bout d'un fil, il peut exploser à tout moment, une guerre peut se déclencher à chaque seconde » .

Le coût de la vie est plus bas en Syrie qu'en Arménie

De nombreux Syro-Arméniens sont partis au Canada, en Australie, en Suède, certains s'y sont rendus directement, d'autres après être passés par l'Arménie. A peu près 10 000 Arméniens sont restés en Syrie. Beaucoup d'entre eux, les plus âgés en particulier ne veulent pas partir. Beaucoup d'Arméniens ont encore de la famille en Syrie et il s'avère très difficile de les mettre à l'abri des zones de conflit tant ils ont du mal à joindre les deux bouts eux-mêmes. Elizabeth Giragosian explique : « C'est dangereux de rester en Syrie, mais s'ils viennent ici et ne peuvent pas trouver de travail comment vont-ils vivre ? Le plus important, c'est d'avoir un emploi, les gens doivent continuer à vivre » .

Ainsi beaucoup d'entre eux décident de rester en Syrie où il est plus facile de trouver un emploi malgré la guerre. Le coût de la vie y est également plus bas. De plus, tout le monde sait que les loyers ont augmenté à Erevan depuis le début du conflit en Syrie.

Silvia Palapanian rend visite à sa mère Berjouhie Vasmadjian à la résidence de l'église catholique © Hrant Galstyan

Si la guerre venait à cesser (rare sont ceux qui pensent que cela arrivera), beaucoup y retourneraient pour vendre leur maison. Ils disent qu'ils achèteront ensuite une maison en Arménie pour ne plus avoir à payer de loyer. Ils espèrent que le projet résidentiel de Nor Haleb prévu à treize kilomètres d'Erevan, financé par des bienfaiteurs et des Syro-Arméniens, deviendra un jour une réalité.

Lena Haladjian s'inquiète quant aux vainqueurs du conflit en Syrie. Elle exclut toute possibilité de retour si les extrémistes venaient à prendre le pouvoir. Dans le cas où le régime de Bachar resterait au pouvoir, de nombreuses personnes seraient prêtes à rentrer en Syrie. Il en est ainsi pour Zvart Kazanjian, un professeur qui habite dans une résidence de l'église catholique avec sa sœur et sa mère de 98 ans. Elle prend actuellement des cours de cuisine mais elle retournera en Syrie si elle ne trouve pas d'emploi : « Que cela nous plaise ou non, nous serons obligés de rentrer. Nous avons besoin d'argent pour vivre ici, n'est-ce pas? Là-bas au moins nous avons une maison. »

Lena Shamlian à son stand au marché d'Alep. © Narek Aleksanyan

Qu'ils viennent d'Arménie ou de Syrie, les Arméniens devront continuer à vivre ensemble jusqu'à ce que le conflit en Syrie soit résolu. « Nous avons commencé à prendre racine ici sans nous en rendre compte, nous commençons doucement à nous sentir chez nous« rapporte Lena Shamilan. Elle a remarqué deux changements dans la vie quotidienne : les Arméniens locaux débutent très tôt les préparations pour le nouvel an et leurs boutiques restent ouvertes plus longtemps le soir. Nerses aroaian ajoute : « Les gens veulent nous aider du mieux qu'ils peuvent, mais ils n'ont pas les moyens non plus » .

« Il faut laisser le temps au temps »

Les relations humaines ne sont pas toujours simples. Les graffitis de la porte de Vahram Der-Ohanian en témoignent : « Ici vit un Arménien d'Alep » . Lena Haladjian explique : « Il y a de nombreux problèmes que le temps résoudra. Il n'existe pas de solution immédiate. Il faut laisser le temps au temps » .

Lorsque l'on aborde ces différents problèmes, les Syro-Arméniens affirment qu'ils sont les mêmes pour tous les citoyens de la classe moyenne, qu'ils soient originaires d'Arménie ou de Syrie. Mdgrdich Karaydjian, 23 ans raconte : « C'est vrai que nous avons eu une éducation différente mais à force de vivre ensemble, au même endroit, nous nous comprendrons. Tu prends quelque chose de moi et j'apprends quelque chose de toi en échange » . Il remarque qu'il a déjà appris beaucoup depuis qu'il y a trouvé un emploi en Arménie. S'il y a une chose que son ami Garo Madarian et lui aimeraient pouvoir changer ce sont : « les membres du gouvernement, il devraient être mieux éduqués et plus avisés » .

Mgrdich Karaydjian travaille comme Barman dans un pub à Erevan. © Narek Aleksanyan

Maria a inscrit son fils de 14 ans, George, à des cours d'arabe. Il a suivi le programme scolaire syrien pendant un an en Arménie mais il a finalement été obligé de suivre les cours en arménien. On lui a dit : « La Syrie n'existe plus, l'arabe ne te sert à rien » . George prépare maintenant les concours pour entrer à l'école de pharmacie.

Maria Basmadjian avec ses enfants : George et Naya. Son mari, Krikor Der-Hovhanisian est chauffeur de taxi. © Narek Aleksanyan

Il suit deux heures de cours d'arabe par semaine. Maria a aussi inscrit Naya, sa fille de quatre ans, au cours d'arabe. Elle explique : « Je veux que mes enfants connaissent bien l'arabe ainsi que le russe et l'anglais. Nous ne pourrons peut-être jamais retourner là-bas, mais je veux continuer à faire vivre l'endroit d'où je viens et sa langue. C'est vraiment important pour moi » .

This article was proofreaded by Leslie Fornero and Yoann Talle.

Publiziert Oktober 2015
Erstveröffentlichung (Originalartikel): 03.06.2015 (hetq.am)